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Je ne programmerai pas Peter Handke
Lettre ouverte par
Source : Théâtre du Lierre (
http://www.letheatredulierre.com)
Rubrique : 2006-2007
Farid PAYA auteur, metteur en scène
Texte : Rappel des faits : Marcel Bozonnet, administrateur de la Comédie Française, avait décidé de programmer en 2007 le texte de Peter Handke « Voyage au pays sonore ou l'art de la question », dans une mise en scène de Bruno Bayen.
Un article du Nouvel Observateur (06.04.06) révèle que Peter Handke a assisté à l'enterrement de Milosevic, ancien Président Serbe, accusé de crimes contre l'humanité. Marcel Bozonnet décide de déprogrammer le spectacle. La première réaction est une dénonciation de la décision de Bozonnet comme acte de censure. Des articles plus nuancés sont édités avant que l'affaire atteigne un niveau international sous forme d'une pétition, récoltant des noms très célèbres dont des prix Nobel, en faveur de l'écrivain autrichien. L'affaire est close avec le départ de Marcel Bozonnet le 3 août de la Comédie Française, son contrat n'ayant pas été renouvelé.
Beaucoup d'encre a coulé au sujet de la déprogrammation du texte de Peter Handke par Marcel Bozonnet. Il ne faut pas classer ce fait comme un événement passager tant il est source de questions. Il serait inutile de revenir sur tout ce qui a été dit, si ce n'est qu'il y a eu des dérapages aberrants. Un seul exemple scandaleux : Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004, au nom de la liberté de l?artiste et au détriment de la vérité, qualifie cette déprogrammation de « crime » galvaudant ce mot terrible, au vu des ethnocides perpétrés en Yougoslavie par Milosevic. (Le Monde, 04.05.06). Olivier Py dit, avec raison, « qu'il y a un temps pour distinguer l'homme de l'½uvre (?) parce que l'histoire n'est pas close », (Le Monde, 11.05.06). Certes, l'histoire fera le tri. Mais devant l'horrible, c'est notre devoir que de prendre du recul très rapidement pour comprendre. Il ne suffit pas de dire comme Handke : « Je ne sais pas ».
L'histoire n'est pas faite de simples événements juxtaposés, elle a un cours très long et génère une mémoire qui façonne les peuples. Les Serbes et les Croates sont d'une même ethnie. La frontière actuelle qui sépare les deux pays correspond à la ligne de séparation entre l'empire romain d'occident et celui d'orient. Aussi les Croates sont restés catholiques gardant l'écriture romane et les Serbes ont adopté l'orthodoxie et l'écriture cyrillique. Mais les deux pays ont gardé la même langue : le serbo-croate. Ainsi un peuple s'est divisé en deux frères rivaux. Les vicissitudes de l'histoire dans les Balkans a créé des tensions grandissantes entre Serbes et Croates. Lors de la seconde guerre mondiale, les Croates se sont joints à l'Axe et les Serbes aux Alliés, l'attitude résultant d'anciennes alliances politiques. Dans la violence de cette guerre, le fossé entre les frères ennemis s'est totalement creusé.
Après Tito, la Yougoslavie était au bord de l'explosion. Dans ce contexte, Kohl prit parti pour les Croates et Mitterrand pour les Serbes perpétuant ainsi les alliances de la seconde guerre mondiale, alors que nos deux hommes politiques se tenaient la main pour construire l'Europe. Il eût été plus sain de prévenir le massacre ! Ce n'est pas en allant sur le tard à Sarajevo que Mitterrand aura fait ½uvre pie. Les premiers morts sont survenus lors d'affrontements entre Serbes et Croates et la lutte sanglante entre les deux frères eut lieu, véritable tragédie dupliquant l'archétype tragique des frères ennemis, avant que toute la région ne s'embrase sous le coup des massacres.
Je me souviens que les affrontements en Yougoslavie commencèrent alors que je répétais deux textes de Sénèque : « Thyeste » traitant du sujet des frères ennemis et « Les Troyennes » traitant du génocide. Les événements résonnaient dans nos têtes. Lors des représentations, les spectateurs avaient ce même sentiment terrible d'actualité, au point où un spectateur qui ne connaissait pas Sénèque, mort il y a 2000 ans, me demanda comment rencontrer ce dernier pour le féliciter de sa pertinence d'esprit. Aussi, cela me fait penser que la véritable matière à réflexion est la tragédie serbo-croate et la question du surgissement incontrôlable de la violence, ainsi que l'irruption d'un schème archaïque dans notre monde, thème traité par la tragédie, qui ne s'est jamais trompée sur les grandes questions humaines. « L'art de la question » serait dans l'interrogation sur la violence et le crime si connexes à l'humaine engeance. « Le voyage au pays sonore » aurait été de faire entendre la parole agonisante des torturés pour délit d'opinion. Cette conscience pourrait donner un théâtre fort, questionnant un conflit abominable, ancestral et actuel et une dictature mortifère.
Je n'ai pas cité l'anecdote sur Sénèque par hasard. Lui qui a été le mentor d'un autre monstre, Néron, savait de quoi il parlait. L'empereur lui donna la mort.
Peter Handke se trompe déjà en prenant parti pour l'un des belligérants, ce qui ne peut qu'aviver les plaies encore vivantes. De plus, cette attitude déconnecte la situation de son contexte profond de haine partagée.
Certes il y a eu aussi des massacres chez les Serbes. Le président croate Tudjman n'était pas un enfant de ch½ur. Mais cela ne justifie en aucun cas une prise de position radicale en faveur de Milosevic. Un dictateur chassé par son peuple, qu'il avait martyrisé ; lui qui a « censuré » plus d'un écrivain à l'aide d'une balle dans la nuque, comme cela est décrit dans le témoignage de Biljana Srbljanovic (Le Monde 25.05.06).
Que Peter Handke laisse ses sympathies toutes subjectives prendre le dessus sur la réalité Serbe peut être contesté, être sujet à débat. Mais qu'il assiste aux funérailles de Milosevic est contestable, car il cautionne l'horrible, surtout en tenant des propos pro-Milosevic lors de cette cérémonie. Cet acte outrepasse toute sympathie envers les Serbes, notamment celle qui revient de droit aux opposants d'un régime exécrable. Il s'agit là de la reconnaissance d'un bourreau accusé de crimes contre l'humanité. Handke est un artiste reconnu et, partant un homme public. Ses idées, ses actes, ces paroles ont un impact public. Aucun artiste ne doit oublier cela.
Se pose ainsi l'interrogation sur le « dogme » intouchable de la liberté totale de l'artiste qui autorise notre prix Nobel à faire cet amalgame linguistique terrifiant entre des actes qui sont des « crimes » massifs véritables et une « déprogrammation » qualifiée de « crime » ! Qu'un écrivain perde ainsi le sens même du sens des mots est grave. Certes, je suis en désaccord avec la censure. Face à cette liberté « absolue » de l'artiste, une autre question ? rarement abordée ? se pose : quels devoirs l'artiste a-t-il envers la société ? Je reste convaincu qu'il a notamment le devoir du sens et le souci de la vérité issue de la réalité. C'est une lourde responsabilité. Je ne sais si les signataires de la pétition en faveur de Handke ont envisagé cet aspect des choses. J'en doute et cela est consternant. Handke n'est ni interdit d'écrire, ni d'être publié, ni de circuler, ni d'être programmé par quelqu'un d'autre. Nos chers donneurs de leçon feraient mieux de s'exprimer sur le cas de pays ? fort nombreux ? où la censure équivaut à la mort.
Programmer c'est choisir de présenter à un public quelques ½uvres parmi tant et tant d'autres. Dès lors la déprogrammation du texte de Peter Handke suggère un autre débat. Doit-on programmer une pièce où l'on n'est pas en accord avec le sens que l'auteur donne à ses actes et ses paroles ? Autrement dit, comment justifier, face à un public, d'une parole ou d'une attitude à laquelle on ne peut adhérer ? Est-ce un acte de « censure » que de ne pas cautionner la sympathie de Peter Handke pour un criminel ?
L'affaire est à présent close : Marcel Bozonnet a appris assez brutalement la 19 juillet par le Ministre de la Culture que son mandat ne serait pas renouvelé. Bozonnet est resté assez calme face à cette décision, mais n'a pas écarté que l'affaire « Handke » ait pu avoir une incidence sur la non prolongation de son mandat. Cette non reconduction faite de manière hâtive, sans le respect des règles usuelles de nomination d'un nouvel administrateur, a créé un émoi au sein même de Français, ainsi qu'une colère au sein de la profession, le Syndeac ayant adressé un courrier de protestation au Ministre, dont la position reste très ambiguë. De fait, il s'était opposé à Marcel Bozonnet à propos de la déprogrammation, mais a éprouvé le besoin d'annoncer qu'il n'y avait pas de lien entre l'affaire Handke et le départ de Bozonnet. De toute manière l'ombre de l'affaire « Handke » plane sur le changement d'administrateur du Français tant au sein du Français qu'à l'extérieur. S'il y a une quelconque relation de cause à effet entre les deux événements, il est aisé de dire que c'est Marcel Bozonnet qui a été « censuré ».
Farid Paya,
Metteur en scène et directeur du Théâtre du Lierre
Date de publication : 23/10/2006
Mots-clés : Marcel Bozonnet, Farid Paya,
Inséré le : 23/10/2006 18:17